Au début de la pandémie de COVID-19, alors que le Royaume-Uni était en confinement, le personnel du département des costumes de l’English National Opera (ENO), établi à Londres, s’est lancé dans la fabrication de blouses pour les soignants. Ce contact avec les hôpitaux est à l’origine d’une collaboration apparemment improbable. Les chefs de chants et coachs vocaux de l’ENO ont coopéré avec des spécialistes des poumons de l’Imperial College Healthcare NHS Trust pour mettre au point une série remarquable d’ateliers en ligne destinés aux personnes atteintes d’une COVID longue, et souffrant d’essoufflement et de l’anxiété qui y est associée.
L’initiative s’appelle « ENO Breathe » [ENO Respire] et, après des débuts modestes, elle s’est développée pour devenir un programme national auquel ont recours 88 cliniques du Service national de santé. Les exercices en ligne médicalement fondés offerts dans le cadre de ce programme ont permis de rééduquer et de soulager plus de 3 000 participants. Le programme « ENO Breathe » a également inspiré d’autres initiatives dans la Région européenne.L’assise scientifique des séances
Le docteur Sarah Elkin est consultante en médecine respiratoire à l’Imperial College de Londres. Elle a collaboré avec Suzi Zumpe, cheffe de chant et directrice de la création chez « ENO Breathe », à la conception du contenu et des ressources de la séance initiale.
« On parle de troubles respiratoires lorsque la quantité d’air que l’on perçoit comme nécessaire ne correspond pas à ce dont on a réellement besoin », explique le docteur Elkin. « Ainsi, quand on est stressé, on commence par inspirer, puis on inspire un peu plus. Si le stress physique persiste, cette respiration désordonnée se maintient – le cerveau s’adapte à cette façon de respirer. »
Selon le docteur Elkin, bien que le mécanisme ne soit pas encore totalement compris, il semble que l’on retrouve ce modèle de respiration désordonnée chez un certain nombre de personnes en raison des effets viraux du SARS-CoV-2 (le virus de la COVID-19) dans l’organisme. Lors de l’élaboration du programme « ENO Breathe », le docteur Elkin a consulté plusieurs professionnels de santé, des kinésithérapeutes aux équipes d’orthophonistes, afin de mettre au point un programme sûr et efficace d’une durée de 6 semaines. Ce dernier utilise des exercices simples pour calmer et réguler la respiration, allonger l’expiration, et permettre aux participants de mieux prendre conscience de leur corps afin de respirer plus normalement.
L’Imperial College de Londres a également mené un essai contrôlé randomisé qui a conduit à la publication du tout premier rapport mettant en avant les effets réellement bénéfiques de l’adoption de cette approche globale de la réadaptation après la COVID-19.
« Les résultats sont vraiment rassurants », explique le docteur Elkin. « Quatre-vingts pour cent des participants déclarent que leur niveau d’essoufflement s’est amélioré à la fin du programme. Nous observons une amélioration similaire en termes de niveaux d’anxiété. Quel que soit l’impact du programme, il ne fait aucun doute qu’il réduit le stress et permet au système nerveux de se rééquilibrer et de mieux fonctionner. »
La sécurité en musique
« L’ensemble des chants du programme sont des berceuses », explique Suzi Zumpe. « C’est un choix musical délibéré, car les berceuses sont la sécurité en musique. C’est aussi quelque chose de culturel qui existe partout, dans toutes les sociétés du monde. »
Afin d’empêcher que la fourniture d’efforts excessifs ne vienne retarder la guérison des participants, le programme « ENO Breathe » ne reçoit que des patients envoyés par le réseau britannique de centres d’évaluation post-COVID-19. Les airs apaisants utilisés par le programme sont conçus pour être chantés par des chanteurs non spécialisés. Les couplets restent courts afin de permettre aux participants de s’étirer juste assez pour prolonger la respiration, sans qu’ils ne soient poussés au-delà de leurs limites. Ces derniers effectuent les exercices dans l’intimité de leur domicile, leur micro restant éteint pendant les séances afin d’éliminer toute pression liée à leur performance.
Eric, originaire de l’Oxfordshire (Royaume-Uni), a participé au programme « ENO Breathe » : « C’était absolument génial. Non seulement les séances m’ont vraiment aidé à respirer, mais elles ont aussi apaisé mon anxiété, et m’ont permis de rencontrer d’autres personnes dans la même situation. Je me suis senti moins seul, et cela a été un véritable changement pour moi, car je me suis dit que c’était temporaire, que j’allais m’améliorer. »S’inspirer de la tradition de la musique comme remède
Jennifer Davison, chanteuse d’opéra, est cofondatrice de l’initiative « Aufatmen » (ou « soupir de soulagement » en allemand) de l’association Arts for Health Austria. Leur programme vocal pour lutter contre la COVID longue s’inspire de la forte tradition de musicothérapie du pays, en incorporant une série d’exercices respiratoires et de chansons folkloriques. L’initiative « Aufatmen » a également mis au point un enregistrement que l’on peut écouter à des fins d’inspiration et de méditation, sur la base d’une musique chère à la tradition de l’opéra viennois.
Jennifer Davison explique le mécanisme à l’origine de l’effet apaisant du chant ou du fredonnement : « le nerf vague ou pneumogastrique va de l’intestin au cerveau, littéralement par le larynx. C’est l’un des principaux moyens de passer de la réponse « combat-fuite » à l’état « de repos et de digestion », directement par la voix. »
Elle indique qu’après les séances, de nombreuses personnes déclarent avoir plus d’énergie qu’auparavant. Elles ont plus de facilité à exprimer leurs sentiments à propos de leur maladie. Beaucoup évoquent même une oppression dans la poitrine ou d’un nœud dans la gorge qui a disparu.
« Je pense que nous sommes en train d’assister à un changement de paradigme dans la manière dont nous envisageons la santé, et je suis très enthousiaste à l’idée de pouvoir intégrer ce type d’exercices pour améliorer la respiration dans nos pratiques quotidiennes au profit de la santé et de l’épanouissement », explique Jennifer Davison.En Allemagne, les professeurs de chant prennent les devants
D’autres pays suivent l’exemple du Royaume-Uni. En Allemagne, l’association professionnelle des professeurs de chant « Bundesverband Deutscher Gesangspädagogen » (BDG) a lancé en 2021 son programme « Durchatmen » (« Respirez profondément – soutien à la régénération »). Le BDG est un établissement d’enseignement certifié et un membre fondateur de l’Association européenne des professeurs de chant.
Si tous les membres du BDG ont de l’expérience dans l’enseignement des techniques de respiration, de chant et de relaxation, il est essentiel de former les acteurs engagés dans le soutien à la régénération du programme « Durchatmen » de manière à ce qu’ils puissent reconnaître les besoins spécifiques des personnes souffrant de COVID longue et y répondre. À cette fin, un groupe de membres dévoués a lancé des séminaires de qualification, exclusivement pour les membres du BDG.
Les membres actuels de l’équipe du programme « Durchatmen » sont Bettina Kerth, Corinna Reynolds et Marilyn Schmiege.
« De nombreuses personnes assistent à nos séminaires parce qu’elles-mêmes ou leurs étudiants sont concernés par la COVID longue », explique Marilyn Schmiege.
« Nous avons appris que nous devons faire preuve de beaucoup de patience et d’amabilité dans ce travail », ajoute Bettina Kerth.
« Les gens vont d’un médecin à l’autre et se sentent toujours aussi mal », commente Corinna Reynolds. « Lorsqu’ils viennent nous voir, nous les prenons au sérieux. Les résultats ne sont pas rapides, mais nous constatons des améliorations immédiates. Comme nous le disons, nous devons respirer profondément. Il faut du temps pour changer les choses. »
Les arts et la santé
Les arts sont depuis longtemps reconnus comme jouant un rôle important dans la santé et le bien-être.
La demande de participation aux cours dépassant largement l’offre, les 3 organisations cherchent à faire reconnaître davantage les bénéfices apportés par l’adoption des approches globales et centrées sur le patient dans la prise en charge de la COVID longue. Elles ont beaucoup appris de la manière dont le chant et le travail respiratoire socialement prescrits peuvent constituer un complément aux soins médicaux prodigués aux personnes atteintes d’une COVID longue et souffrant d’essoufflement, une pratique qui, à son tour, vient au secours des services de santé surchargés.
« Travailler avec la médecine et les arts m’a vraiment ouvert les yeux », a expliqué le docteur Elkin. « Les compétences de l’équipe de coachs vocaux ont également été très utiles à mon équipe médicale. Nous avons appris que nous pouvions aider les gens à se porter mieux sans qu’ils aient besoin de se rendre à la clinique. »
Depuis la publication, en 2019, de son étude exploratoire historique sur les bases factuelles relatives aux arts et à la santé, l’OMS plaide en faveur d’une intensification de la recherche sur les bénéfices apportés par les activités artistiques à la santé et au bien-être. En collaboration avec le Jameel Arts and Health Lab nouvellement créé, l’OMS/Europe dirige un consortium de centres de recherche dans le monde entier qui étudie les données probantes sur les bénéfices sanitaires de l’expression créative et, en particulier, leur application ciblée à l’amélioration de la santé des individus et des communautés.
« Souvent, nous comprenons intuitivement comment les activités artistiques peuvent avoir un impact important sur la santé, que ce soit en chantant pour améliorer la fonction pulmonaire des personnes atteintes d’une COVID longue, ou en dansant pour favoriser l’équilibre et le bien-être des personnes souffrant de la maladie de Parkinson », a expliqué Nils Fietje, conseiller technique au sein de l’Unité des connaissances comportementales et culturelles de l’OMS/Europe. « En collaboration avec des universitaires du monde entier, l’OMS est en train d’étoffer les données scientifiques qui confirment cette intuition, et d’apprendre comment mettre en œuvre au mieux des interventions artistiques et sanitaires à grande échelle dans les hôpitaux, les établissements de soins de proximité et les systèmes de santé en général. »
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Les organisations mentionnées dans cet article ne sont pas des partenaires de l’OMS/Europe. L’OMS/Europe n’approuve pas nécessairement leurs approches et/ou leurs produits.

